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La bouche cachée derrière son col relevé, l'homme qui marchait à mes côtés m'a chuchoté : « Si nos femmes nous voyaient ! Espérons qu'elles sont mieux traitées que nous et ne savent pas ce qui nous arrive. »
Je me suis mis à penser à ma femme. Tandis que nous marchions, dérapant sur la glace, nous aidant mutuellement à nous relever, appuyés l'un sur l'autre, nous ne disions rien, mais nous savions que nous pensions à nos femmes. Je contemplais le ciel où les étoiles se couchaient et où on voyait déjà briller, derrière un banc de nuages noirs, la lumière du jour. Mon esprit était tout entier habité par le souvenir de ma femme. Je l'imaginais avec une précision incroyable. Je la voyais. Elle me répondait, me souriait, me regardait tendrement; son regard était lumineux, aussi lumineux que le soleil qui se levait.
J'avais enfin découvert la vérité, la vérité telle qu'elle est proclamée dans les chants des poètes et dans les sages paroles des philosophes : l'amour est le plus grand bien auquel l'être humain peut aspirer. Je comprenais enfin le sens de ce grand secret de la poésie et de la pensée humaine : l'être humain trouve son salut à travers et dans l'amour. Je me rendais compte qu'un homme à qui il ne reste rien peut trouver le bonheur, même pour de brefs instants, dans la contemplation de sa bien-aimée. Lorsqu'un homme est extrêmement affligé, lorsqu'il ne peut plus agir de manière positive, lorsque son seul mérite consiste peut-être à endurer ses souffrances avec dignité, il peut éprouver des sentiments de plénitude en contemplant l'image de sa bien-aimée. Pour la première fois de ma vie, je comprenais le sens de cette parole: «Les anges sont perdus dans l'éternelle contemplation d'une gloire infinie. »
Devant moi, un prisonnier avait trébuché, et ceux qui le suivaient tombaient sur lui. Les gardes s'étaient jetés sur eux et leur donnaient des coups de fouet. J'ai été ainsi distrait pendant quelques instants de mes pensées. Mais mon âme s'est éloignée à nouveau de mon existence de prisonnier et,j'ai repris bientôt ma conversation avec ma bien-aimée. Je lui ai posé des questions et elle m'a répondu ; elle me questionna à son tour et je lui répondis.
« Halte ! » Nous étions arrivés sur notre lieu de travail. Les prisonniers sont entrés précipitamment dans la cabane où on distribuait les outils afin de s'assurer d'en recevoir un qui soit convenable. On leur a remis à chacun une pelle ou une pioche.
« Dépêchez-vous, bande d'ordures ! » Arrivés au fossé, nous nous sommes mis au travail. Sous les coups de pioche, la terre gelée craquait et les étincelles jaillissaient. Les hommes étaient silencieux, comme enveloppés dans une sorte de torpeur.
J'étais toujours accroché à l'image de ma femme. Une idée m'est venue à l'esprit: était-elle toujours en vie? Je ne savais qu'une chose : l'amour va bien au-delà de l'être physique. Il atteint son sens le plus fort dans l'être spirituel. Que la personne soit présente ou non semble avoir peu d'importance.
Je ne savais pas si ma femme était toujours en vie, et je n'avais aucun moyen de le savoir (nous ne pouvions ni envoyer ni recevoir de courrier) ; mais cela n'avait aucune importance. Je n'avais pas besoin de le savoir. Rien ne pouvait me détourner de mon amour, de mes pensées et de l'image de ma bien-aimée. Si l'on m'avait appris, à ce moment-là, qu'elle était morte, je ne crois pas que j'aurais cessé pour autant de contempler son image, ou que ma conversation avec elle aurait été moins vivante. « Pose-moi comme un sceau sur ton c?ur, car l'amour est plus fort que la mort. »
V.Frankl. Découvrir un sens à sa vie (Ed. de l'Homme) p.47