Evoquant les difficiles problèmes qui sont parfois posés aux maires des grandes villes, Louis Pradel, au cours d'un dîner chez des amis, raconta un jour l'anecdote suivante :
Très tôt, un matin de printemps, le téléphone sonne. Au bout du fil, le préfet de la Drôme... A Valence, les trois éléphants d'un cirque, jusque là connus pour leur bonhomie, ont soudainement chargé l'assistance, et fait un mort. Immédiatement informé, le préfet a décidé que, par sécurité, les trois coupables devraient être abattus, à moins que le zoo d'une grande ville n'accepte de les accueillir. C'est là la raison de cet appel téléphonique particulièrement matinal.
Acquérir trois superbes pachydermes sans bourse délier... Pradel saute sur l'occasion. Trois minutes plus tard, réveillé à son tour, le vétérinaire du Parc apprend qu'en début d'après-midi trois éléphants viendront de façon inattendue enrichir son cheptel.
Bien entendu, aucun local n'est prévu, comment en préparer un en si peu de temps ? Mais une occasion pareille ne se retrouvera pas, on se débrouille. Après quelques heures, les trois éléphants devenus lyonnais sont parqués en un endroit isolé du reste du parc, auquel il est relié par une sorte de pont levis, tandis que l'on s'affaire pour préparer des enclos définitifs. Le lendemain, tout est prêt, il ne reste plus qu'à leur faire franchir le pont pour gagner leur nouvelle demeure.
Hélas, malgré toutes les exhortations, on se heurte à un refus total du trio qui, le front bas, la mine boudeuse, refuse obstinément d'obtempérer. On en appelle au maire qui, dans sa sagacité, suggère que les pachydermes ont peut-être un cornac étranger, et qu'ils n'entendent peut-être pas la langue de Molière. En effet, le cirque apprend que le cornac est allemand. On fait donc appel au premier agrégé d'allemand disponible, qui rapidement rend son tablier après avoir vainement épuisé son vocabulaire auprès des animaux récalcitrants.
A nouveau, donc, on appelle le maire qui suggère, cette fois, de provoquer la gourmandise des trois compères en leur offrant leurs mets préférés. Nouvel appel au cirque, toujours à Valence, et l'on apprend que, si aucun d'eux ne crache sur la banane, le plus âgé préfère l'ananas, un autre serait plutôt tenté par les oranges, et le petit dernier a un faible marqué pour la mangue. Un saut aux halles, et un monceau de ces précieux fruits est mis en place, bien en vue, de l'autre côté du pont. Cette fois, il n'y a plus de doute, ils vont se ruer sur le festin ? Et bien non ! Ils restent sur leurs positions, le front bas, l'air boudeur.
Une fois de plus, on fait appel au maire qui, devant toutes ces tentatives infructueuses, décide de prendre lui-même les choses en mains. Il arrive aussitôt et ordonne qu'on fasse sortir de sa cage Loulou, le vieil éléphant du parc que tous les Lyonnais connaissent. Puis il le fait conduire auprès du buffet de fruits exotiques dressé à l'intention de ses congénères. Loulou n'en croit pas ses yeux, et se précipite sur cette aubaine.
Mais à peine a-t'il saisi dans sa trompe la première banane que les trois autres franchissent le pont d'un seul bond pour se ruer sur la nourriture. Chacun se réjouit de l'heureux dénouement, félicite le maire et lui demande comment il a été amené à imaginer cette brillante solution.
"Elémentaire, mes chers amis !, s'écrie Pradel. J'ai appliqué la méthode que j'ai appris à utiliser dans mes relations avec mes administrés. S'ils semblent peu enclins à accepter ce que je leur propose, il suffit que je leur laisse entendre que je les comprends fort bien et que je vais le proposer à d'autres, pour qu'aussitôt ils acceptent avec enthousiasme."
in Rive Gauche (Société d'histoire de Lyon Rive Gauche) Septembre 2008